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IL N'Y A PAS DE CERTITUDE
Barbara Métais-Chastanier | 2015-2017

Janvier 2017 / Où sont les prophètes ?


NAHOUM-GRAPPE Véronique

Théâtre – Le genre du doute, le doute de genre


Après avoir vu la pièce, Il n’y a pas de certitude, montée par un trio de jeunes femmes  talentueuses[1], j’ai réalisé quelque chose que je voudrais ici tenter de décrire. Pourquoi cette pièce touche-t-elle de façon si précise ? Pourquoi touche-t-elle un lieu sensible, mais encore en friche ? Elle y enfonce un clou, elle fouille jusqu’à l’os, elle pointe quelque chose de crucial sur la différence des sexes.

« Je suis seul »

Je dois commencer par une courte digression pour mieux l’expliquer. Je ne savais pas qu'étant adolescente (à la fin des années 1960), je me conjuguais moi-même, surtout en cas de grosse tempête intérieure, au masculin. Un journal intime retrouvé et vite jeté – la poubelle ne juge pas – me l’a rappelé : « Je suis seul », écrivais-je à quinze ans. Je pense qu'à cette époque d’avant le nouveau féminisme des années 1970, en France, ayant tellement pris l’habitude de m’approprier les manières masculines du Mal Être Humain, j’avais masculinisé mon « je » sans y penser.

Non seulement « être humain » se conjugue au masculin (le neutre manque surtout aux femmes), mais la grande majorité des expressions de la conscience humaine souffrante et solitaire étaient à cette époque celles d’auteurs masculins : poètes, chanteurs, héros et philosophes – de Villon à Baudelaire et à Lavillier chantant Ferré chantant lui-même Aragon, etc. La grande majorité des écrits et des « chanson[s] à boire de la douleur de la terre » (Li Bai) est masculinisée. Quand on est en proie au tempêtes intérieures, on lit différemment, surtout à la fin de l’enfance : il ne s'agit plus de se cultiver ou d’apprendre, on dévore textes et images dans un état de combustion mimétique lié à la perdition adolescente. Aller mal est le lit du lire, de ces boulimies de mots, de sucre, de tabac et quelquefois d’alcool. Je ne parle pas du mal-être féminin autorisé alors dans les magazines relevant du même adjectif : tournant autour du « j’suis moche, j’suis cloche », le devenir féminin y est en route vers l’extase d’être soi-même avec gymnastique et régime, pris dans le roman de la rencontre avec le grand Autre.

Disons que tous les malaises qui s’expriment dans la culture ont un sexe, un genre, en ce sens qu’ils sont toujours situés dès qu’ils s’expriment. La vie, l’amour, la jalousie, la folie, la mort mettent peut-être à égalité tous ces sexes, mais le mal-être dit « philosophique », celui du doute fondamental de tout, celui, énigmatique, qui semble collé au fait d’être encore en vie quelque part, en suspens dans sa propre solitude – « Il est où le bonheur ? », chante Christophe Maé – et qui concerne les deux sexes en tant qu’êtres humains et vivants et non pas seulement l'homme en tant que sujet total, celui-là me semble dominé par la masculinité.

Pour une adolescente des années 1960-70, lire avec la passion identificatoire propre à cet âge tout ce qui tombe sous la main, BD et polars, poètes et philosophes, produit, me semble-t-il, une identité transgenre stratifiée, dénuée de toute construction réfléchie : « Je pense » est masculinisé et le point de vue de l’aventurier, poète maudit, penseur solitaire debout la nuit sous la lune, devient celui d’une gamine de quinze ans. Cette acculturation de fait des filles de la génération 1968 à la souffrance d’exister masculine trouve son acmé dans l’expression du mal-être « seul au monde », contre « le social » dont « les femmes » sont l’appât ou le piège. La question de Louis Aragon : « Est-ce ainsi que les hommes vivent[2] ? » me semble être un écho à l'une des formes les plus achevées, populaires, classiques, de cette manière masculinisée « d’aller mal ». Quelle bizarrerie d’éprouver avec intensité le « mal dans sa peau » de l’autre sexe, en chantant qu'il faut partir « on the road again », surtout quand « la nuit, je mens, je m’en fous » et « encore un dernier verre », aussi loin des lits « des filles », de leurs « baisers », que du monde diurne et sans pitié de la « bonne société » et jusqu’au mal d’aimer sexuel à la Johnny, « comme un cheval mort ». « Gabrielle » est toujours l’Autre…

Dans ce mal-être, les femmes sont du côté du social et la sexualité est ce piège qui les fait chuter, se « perdre » – elles – ou « se ranger », « rentrer dans le rang » – eux. Le mal-être est de genre masculin dans la grande culture. Il n’y a pas de place pour un mal-être de genre féminin puisque, dans cette configuration, les femmes ne peuvent que pleurer, dans le mitan intime d’un grand lit glacé, l’absence de celui qui ne rentre pas du « dehors ».

 « Vous êtes Clytemnestre »

Il me fallait faire ce détour par l'emprise de la masculinité sur l’expression collective dominante de l’incertitude fondamentale pour expliquer pourquoi la pièce, Il n’y a pas de certitude, touche quelque chose de juste, de poignant, de terrible, concernant le rapport des femmes à cette chose, presque aussi fragile qu’un pétale, qu’on peut appeler la question de « la vie ». Et s'il y avait une forme de doute de genre ?

En 2016 encore, « la vie » (l’être, la pensée, le regard, etc.) des femmes reste un champ peu défriché en dehors des clichés exhibés… Grâce à une mise en scène qui s’inscrit en plein cœur de sa propre époque, l'une des questions de fond que pose cette pièce est celle d’une forme genrée du malaise humain dont la philosophie masculine a monopolisé l’énoncé : quelque chose s’arrête du flux, un suspens se produit et le corps se pose quelque part – ce corps vibrant, tout en nerfs et en muscles et en pensées – dans le sang de l’actrice, formidable. Et la question de la vie est posée sans même être énoncée : « Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi tout cela ? Où suis-je ? Dans quel monde ? » Le personnage de la pièce évoque Clytemnestre (« Vous êtes Clytemnestre... »), meurtrière de l’assassin de son premier époux, Tantale, et de leur enfant, puis sacrificateur de sa fille Iphigénie pour de futiles raisons masculines du « devoir partir en guerre », puis assassinée à son tour par son fils, Oreste, vengeur d’Agamemnon… Ce choix est génial : dans la pièce de Sophocle comme dans celle d’Euripide, Clytemnestre fait entendre avec force un point de vue totalement légitime : la défense de la vie de sa fille chérie contre le choix politique masculinisé qui préfère la guerre à tout, c’est-à-dire l’assassinat légitime comme moyen de la domination… La parole de Clytemnestre est solitaire, au sens où elle va contre les vents et les pouvoirs dominants. Son sens est perdu d’avance, qui surgit du point de vue des assassiné(e)s, de leurs cadavres encore chauds. Référence forte à cette héroïne tragique qui ancre le doute de genre dans sa propre histoire non encore élucidée, comme Œdipe dans l’histoire mieux connue de l’individualisme occidental, masculinisé de fait.

La présence de l’actrice, sur la scène comme dans son œuf de solitude, est sidérante. La question du « corps » (mot stupide) devient celle de – comment nommer cela ? – « l’humain féminin », réel et très contemporain, trente ans après les renaissances des féminismes des années 1970. La solitude d’une femme adulte est située dans un espace aussi éloigné du « dehors » de la place publique ou de la nuit urbaine que du « dedans » de la cuisine le jour. Cet ailleurs très physique n'est situé ni dedans, ni dehors, disons plutôt entre et à côté du « dedans », puisqu’il y a des yaourts – ce contraire onirique du vin – mais aussi des objets divers, des pages écrites et lues : une belle écriture, puissante, à relire encore, portée par la voix de l’actrice. Mais quel est ce lieu du féminin ? Cet espace est dénué de signes bien verrouillés : vieille cuisine abandonnée, devenue atelier sans outils ? chambre psychiatrique, en suspens dans du blanc couleur frigo ? chambre devenue hangar « à soi », sans fonction ? terrasse ancienne devenue cabane, elle-même abandonnée puis réoccupée aujourd’hui seulement ? C’est un espace ni privé ni public que le féminin n’a pas travaillé à ranger, à nettoyer, à organiser en intérieur charmant. Ce n’est pas un lieu charmant, ce n’est pas un lieu intime, mais ce n’est pas non plus un lieu du dehors (rue, plage, place…). Il est « ex-time ». Il est extérieur à l’héroïne bien que relevant sans doute de l’espace privé. Elle l’a laissé tombé comme elle se laisse tomber elle-même le temps de la pièce. En fait, quand tout est retombé sur le sol, quand la femme laisse tomber les tâches, naissent les phrases qui remontent d’une vie que nul récit tragique ne viendrait unifier.

C’est ici que nait l’hypothèse d’une aliénation-souffrance des femmes émanant des situations de vie ordinaires, majoritaires dans une société comme la nôtre : se retrouver dans une histoire informe en face d’écrans qui renvoient les éclats de perfections identitaires adressées aux femmes. Il est pratiquement impossible de prononcer le mot « femme » dans le champ de la création esthétique sans être emprisonné dans une toile de sens obligés, et cela gâche le plaisir, détruit le charme de l’attente, produit un ennui « à l’avance ». Il s’agit en général d’une théâtralisation des performances attendues des féminités d’époque. Mais ici, très rare, il y a autre chose, un autre style, comme une vraie dignité accordée à « l’aller mal » féminin : un autre genre du Doute, extérieur au nuage plombant des stéréotypes, et qui ouvre sur la possibilité d’une formidable désaliénation pour les deux sexes.

Véronique Nahoum-Grappe



[1] Il n’y a pas de certitude, une pièce de Barbara Métais-Chastanier, mise en scène par Keti Irubetagoyena et interprétée par Julie Moulier (Compagnie Théâtre variable n° 2), à La Loge à Paris du 7 au 10 février.

[2] Louis Aragon, « Bierstube Magie Allemande » dansLe Roman inachevé, Paris, Poésie/Gallimard, 1980, p. 72-75 : « Et moi pour la juger que suis-je / Pauvres bonheurs pauvres vertiges / Il s'est tant perdu de prodiges / Que je ne m'y reconnais plus / Rencontres Partances hâtives / Est-ce ainsi que les hommes vivent /Et leurs baisers au loin les suivent /Comme des soleils révolu / Tout est affaire de décor / Changer de lit changer de corps /À quoi bon puisque c'est encore /Moi qui moi-même me trahis / Moi qui me traîne et m'éparpille /Et mon ombre se déshabille /Dans les bras semblables des filles /Où j'ai cru trouver un pays / Le temps de rêver est bien court /Que faut-il faire de mes jours /Que faut-il faire de mes nuits / Je n'avais amour ni demeure /Nulle part où je vive ou meure/ Je m'endormais comme le bruit »

www.lesouffleur.net
Une création trois fois féminine, qui interroge l’identité de la femme et la possible résistance aux dominations sociétales
Publié le 10 février 2017 | Par Alice Palmieri

Julie Moulier a une trentaine d’années, guère plus. La femme qu’elle incarne, seule sur scène, en à 20 de plus. La différence ne se fait pas sentir, la comédienne est si impliquée, sa présence scénique est si marquante, sa voix si rauque, qu’on lui donnerait ces années qu’elle n’a pas. Aujourd’hui, celle que Julie incarne fête son cinquantième anniversaire. Aujourd’hui elle, qui, n’ayant pas de nom, se verra ici appelée Elle, a envie de se dresser contre sa condition, de « quitter la vie passive ». Mais face au regard des autres, aux attentes de la société vis-à-vis des genres, de la femme, de la mère, de l’épouse, la folie prend le dessus. Seule sur scène comme dans la vie et le malheur, un malheur maladif qui l’a conduite à l’hôpital psychiatrique, Elle parle à elle-même, au médecin absent qu’elle vient de voir, à sa fille partie après une courte visite hypocrite et conflictuelle, à nous, comme prolongement d’elle-même… La figure mythique de Clytemnestre, reine de Mycènes assassine, mère d’Electre et d’Oreste, ayant commandité la mort d’Agamemnon, son époux, pour s’emparer du trône avec Egisthe son amant, sert de parallèle, apparaissant comme le modèle même de la libération féminine qu’Elle ne réussit à atteindre. Cependant, trop présente peut-être ou trop séparée des moments de sincérité et de lucide expression de soi dont Elle fait preuve, la figure de la reine mythique vient parfois alourdir et opacifier un propos qui se suffit déjà à lui-même.

Sur le plateau : un micro sur pied, un tabouret, des pots de yaourts, un bocal vide, des bouteilles et, très vite, des feuilles : les pages (nombreuses) de ses cahiers de brouillons, ou de « dégorgement », comme Elle aime les appeler. Des brouillons, pour une lettre qu’Elle n’arrive pas à écrire, une lettre que le docteur lui a demandé, une lettre de 20 pages où Elle tente de résumer 50 ans de vie…
Sobre, la scénographie se fait l’écho de la chambre terne, dépouillée voire délabrée, qu’on l’imagine habiter à l’hôpital psychiatrique. Au plafonnier tombant et abîmé au dessus d’Elle pend un sac plastique rempli d’eau où nage un poisson rouge (un vrai !). Métaphore probable de l’enfermement mental et physique de cette cinquantenaire en crise, le poisson, capable d‘adapter sa taille à son habitat, incarne semble-t-il un idéal d’acclimatation pour la malheureuse asociale.

La langue de Barbara Métais-Chastanier est rugueuse, dense, drôle et brutale. La justesse des mots, de la douleur, de l’épreuve du temps sur cette femme qui a raté sa jeunesse, qui est passée à côté à force de la chercher, est brulante. On ne peut, à les entendre, s’empêcher de penser à Sarah Kane et 4.48 Psychosis, la dernière pièce qu’elle écrira avant de se suicider : la même violence dans le verbe, la même nécessité de parler comme dernière accroche à la vie, le même humour ponctué d’horreur. L’expression de la crise est radicale, surprenante sous la plume d’une auteure aussi jeune que l’actrice principale, tout aussi éloignée (du moins en âge, puisque nous ne pouvons avoir de certitude pour le reste) de son personnage et de son questionnement existentiel.
Entre poésie et angoisse, l’espace rend fidèlement justice à la beauté du texte. La direction d’actrice révèle une Julie Moulier impressionnante, alternant logorrhées et silences, nonchalance et contorsions, vulgarité et sensibilité. Ainsi, avec Il n’y a pas de certitude, Kéti Irubetagoyena signe une mise en scène frappante, à laquelle on ne peut assister sans réaction, qu’elle soit d’intérêt ou de rejet. Dans notre cas c’est l’intérêt qui prime !

De cette création, dense et surprenante, on aurait pu dire nombreuses choses encore, nous aurions pu parler plus longuement du discours féministe, du désir d’indépendance de l’héroïne, de sa recherche de jouissance, du rapport qu’elle entretient avec sa fille, aussi. Et du corps de l’actrice, de ses longues jambes perchées sur des talons aiguilles, de ses bras musclés et de ses postures acrobatiques…
Mais ne pouvant nous étendre indéfiniement, nous nous arrêteront là et attendront impatiemment la prochaine création portée par leur association au sein du Théâtre Variable n°2 et prévue pour le printemps 2018 : « La Femme® n’existe pas de Barbara Métais-Chastanier (qui) s’inspirera de La Colonie de Marivaux pour raconter une utopique révolte féministe. »

http://www.lesouffleur.net/14619/il-ny-a-pas-de-certitude/

 


Artémise, 11 février 2017
fff

Le texte de Barbara Métais-Chastanier est puissant direct net et incisif. Il relate l’effondrement d’une femme et est percutant et sensible à la fois.
Au plateau tout semble en équilibre précaire ainsi un poisson dans son sac empli d’eau suspendu à un cintre lui-même suspendu à un lustre, un tabouret dont l’assise s’enlève…
L’actrice seule sur scène nous raconte d’une voix parfois susurrée au micro, parfois criée, les pensées d’une femme le jour de son cinquantième anniversaire.
Elle s’empare du mythe de Clytemnestre pour nous expliquer son éveil, son réveil. Clytemnestre épouse de Tantale puis d’Agamemnon qu’elle tua ainsi que sa jeune maitresse troyenne Cassandre pour venger la mort de leur fille Iphigénie et l’affront aussi d’être remplacée par une femme plus jeune aidée par son amant puis finalement assassinée par Oreste son fils en représailles de la mort d’Agamemnon.

Cette histoire mêlant l’intime et l’universel, est crue sans jamais être vulgaire.
Qu’est-ce qu’une femme a le droit d’être et le droit de refuser d’être. Peut-elle s’emparer de son histoire sans peur de ne pas correspondre aux critères féminins dictés par la société ?

L’actrice est magnifique sa performance est magistrale. Elle nous transmet par les mots et physiquement les sentiments de l’héroïne. Sa voix tantôt rauque tantôt haletante rend le texte avec beaucoup d’émotion et de sensibilité. Physiquement elle montre un corps tendu à l’extrême, trop grand trop beau trop fort comme gêné par l’intériorité du personnage. Elle fait parfois penser à une araignée lorsqu’elle se courbe les mains au sol les jambes fléchies. Oui comme une araignée dans sa toile dont elle tente de s’échapper.
Le plateau presque nu au début de la pièce s’habille au fil des scènes de feuilles tirées de son journal intime qui sont classées triées puis scotchées au sol comme pour se réapproprier sa vie et son passé.
La sexualité le corps le rapport aux autres aux hommes aux enfants sont abordés. C’est un état des lieux direct précis. On ressort de la pièce ébranlé, mais aussi heureux que tous ces mots et ces maux aient pu être posés aussi simplement et naturellement.

Son effondrement est tel qu’annoncé à l’ouverture : une implosion car l’explosion n’a pas pu se faire. Toutefois, on peut aussi imaginer que ce sont les prémices d’une renaissance qui se jouent face à nous dans la douleur la colère mais aussi avec espoir.

http://unfauteuilpourlorchestre.com/il-ny-a-pas-de-certitude-a-la-loge-mise-en-scene-de-keti-urubetagoyena-compagnie-theatre-variable-n2/





Agathe Charnet, 23 février 2017

Article publié dans I/O papier du 24/02/2017

Elle va pas très fort, Clytemnestre. Pas trop le moral en ce moment. Mais, elle en est sûre et son psy aussi, ça va finir par aller mieux. Dans le seul-en-scène écrit par Barbara Métais-Chastanier, Clytemnestre est une femme de cinquante ans. Une femme qui est passée par toutes les épreuves et qui arrive enfin, elle aimerait bien le croire, à l’aube d’une nouvelle vie. Alors, elle va se battre, elle va chercher des moyens de se relever, de danser sa rage folle d’exister encore, d’aimer peut-être, de vivre enfin. Dans un petit coin de la scène – déjà pas très grande – du théâtre de la Loge, Keti Irubetagoyena a placé sa Clytemnestre. Et on assiste au combat désespéré de cette femme pour sortir de son bocal, s’extraire des préjugés, des névroses. Comme dans cette séquence où l’interprète Julie Moulier, magistrale et déchirante, se livre à une transe macabre sur « Que je t’aime », de Johnny. C’est beau. Et bouleversant.

http://www.iogazette.fr/critiques/breves/2017/ny-a-de-certitude/


ORDONNE TES RESTES
Antoine Volodine |
2013-2015



Jean-Pierre Léonardini, L'Humanité, 1er déc. 2014

IL NE FAUT PAS QUE JEUNESSE SE PASSE
On doit toujours compter sur la surprise. C’est ainsi que, sur un coup de fil, je me laissai convaincre d’aller assister, jeudi dernier dans l’après-midi, à une représentation destinée à des programmateurs de théâtre. Nous étions peu dans la salle du centre d’animation de la place des Fêtes pour découvrir Ordonne tes restes, montage de textes tirés de romans d’Antoine Volodine, assorti de « slogans » de Maria Soudaïeva qu’il a traduits. Keti Irubetagoyena (Théâtre Variable no 2), « conseillée » par Antoine Volodine, a mis en scène quatre jeunes comédiens (Jennifer Cabassu, Judith Zins, Théo Bluteau, Bruno Coulon) dans une suite de séquences qui donnent le plus souvent à éprouver la vieillesse, la maladie, la mort. Le comble est que les sombres considérations de Maria Soudaïeva sur la déchéance physique, paradoxalement simulée par des corps en début de carrière, se parent ici d’une franche tonicité qui fait tout le sel de l’entreprise. C’est qu’ils sont vaillants dans leurs moindres gestes et qu’il y a dans leur jeu une sorte d’alacrité de bon aloi. On les sent féroces avec un arrière-plan de bonté. Ils ont, pour ce faire, fréquenté des maisons de retraite. Sans décor, avec un tas de nippes et d’accessoires, ils se transforment à vue avec vélocité. Au début, on a droit à la lecture d’un très bel écrit de Volodine, à l’allure de péan en l’honneur d’une héroïne imaginaire défunte, qu’on concevrait volontiers entre Rosa Luxemburg et Lara Croft – il y a de la marge –, ce qui laisse donc toute latitude à l’interprétation fantasmatique. Volodine, sous ses différentes identités joueuses, excelle dans ces reconstitutions historiques d’invention qui en disent long sur l’air d’un temps de pastiches et de mélanges. Ne perdons pas de vue le Théâtre Variable no 2, intelligemment animé par Keti Irubetagoyena, qui a fondé un « laboratoire de recherche (théorique et pratique) sur le rire » à l’École normale supérieure de Lyon. Le rire entre à l’université. Il faut créer un master!

http://www.humanite.fr/il-ne-faut-pas-que-jeunesse-se-passe-559015



www.théatres.com
FESTIVAL PÉRIL JEUNE : ORDONNE TES RESTES
Publié le 30 octobre 2014 | Par Audrey Jean

Comme à son habitude le Festival Péril Jeune de Confluences offre de belles surprises. Revenons sur « Ordonne tes restes » une reflexion inventive sur le thème universel du vieillissement. Atypique sur la forme ce spectacle donne à voir toute la foisonnance de la jeune création au travers de propositions particulièrement judicieuses. A découvrir encore ce soir !

Le collectif Théâtre Variable n°2 présente ici un compte rendu d’une année de recherche, fruit de la collaboration entre la metteur en scène Keti Irubetagoyena et l’auteur Antoine Volodine. S’ensuit un assemblage méthodique d’extraits de romans ou discours, une succession de tableaux visuellement très poétiques qui enclenche un questionnement salutaire face à la peur de vieillir. Dans sa démarche Keti Irubetagoyena place l’acteur dans toute sa simplicité au centre du plateau, peu d’effets lumineux seront d’ailleurs utilisés dans le spectacle, idem pour l’ambiance sonore et le décor réduit à son minimum. C’est le corps qui prime et par une simple traversée de plateau dans une démarche singulière, la metteur en scène parvient dans la continuité du spectacle à apporter du symbole à son sujet, offrant une distanciation truculente et évitant l’écueil du pathos devant la déchéance finale de l’homme. Cette partition fragmentée distille ainsi des instantanés toujours très métaphoriques sur la vieillesse. Au coeur de la réflexion le corps bien sur, mais le corps qui se métamorphose au fil des ans, qui se fatigue, qui se délabre, qui se ruine jusqu’à n’être plus qu’un sac contenant nos restes. A cette angoisse le collectif répond par le rire et la poésie, ébauchant une mosaïque de sensations découlant d’images scéniques simples et pourtant extrêmement puissantes. Les quatres comédiens interpellent le spectateur avec une belle énergie, et parviennent étrangement à incarner une idée précise du vieillissement malgré une jeunesse explosive. Saluons toutefois la performance incroyable de Théo Bluteau saisissant dans sa recherche du corps animal. Une proposition remarquable !

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EMBRASSEZ-LES TOUS
Barbara Métais-Chastanier |
2010-2012


— simonapolvani

I quaderni del Teatro di Roma n°7 - Estate 2012

26 juin 2012 : "L’Impazienza del teatro. Il maggio parigino è dedicato alla nuova scena" di SIMONA POLVANI (lire l’article en ligne)]

In chiusura di questa panoramica su Impatience, lo spettacolo che ha catturato il mio voto di spettatrice : Embrassez-les tous dell’autrice Barbara M. Chastanier, regia di Keti Irubetagoyena. Il testo mette in scena in alternanza le sedute psicanalitiche di una ragazza in cerca della propria memoria infantile, che svolge ricerche scientifiche sui bulbi olfattivi dei polli, un ragazzo che lavora in un’azienda che i polli li alleva e uccide, la di lui madre alle prese con una gravidanza senza padre, un giovane a guardia di un muro che divide un di qua e un di là. In scena un divano, un’installazione di polli di plastica luminosi, un’attrice (la madre, il ragazzo del muro), un attore (la ragazza, il figlio), una voce off che ci porta da una storia all’altra. Il testo cinico e laconico, la partitura drammaturgica, con le didascalie integrate nell’azione – l’interprete recita dicendo le didascalie-, la qualità della performance attoriale, con veloci entrate e uscite a vista dai ruoli e una grottesca naturalezza espressiva ci restituiscono l’ansia di un tempo che ci sfugge, che è andato perduto, esploso in fatti terribili – lo scenario sotteso è quello del conflitto israelo-palestinese – di cui non abbiamo memoria, ma ne sentiamo il vuoto, in cui barriere sono state erette tra geografie fisiche, sociali, psichiche.

[versione integrale dell’articolo pubblicato su Quaderni del Teatro di Roma n°7 – Estate 2012]

Traduction : Pour achever ce panorama d’Impatience, voici le spectacle qui a remporté mon vote de spectatrice : Embrassez-les tous de l’auteure Barbara M. Chastanier, mise en scène de Keti Irubetagoyena. Le texte met en scène par alternance les séances psychanalytiques d’une jeune femme en quête de sa mémoire d’enfant et faisant des recherches scientifiques à partir de bulbes olfactifs de poulets, un jeune homme, travailleur dans une usine où l’on élève et tue, précisément, des poulets et dont la mère vit une grossesse solitaire, un jeune chargé de surveiller un mur qui les sépare les uns des autres. Sur scène, un divan, un système de poulets en plastique lumineux, une actrice (la mère, le jeune sur le mur), un acteur (la jeune femme, le fils), une voix off qui nous mène d’une histoire à l’autre. Le texte cynique et laconique, la partition dramaturgique qui intègre les didascalies à l’action (l’interprète joue son rôle en disant les didascalies), la qualité de la performance des acteurs, qui entrent et sortent rapidement selon les rôles avec un naturel très expressif qui confine au grotesque, tout cela restitue l’angoisse d’un temps qui nous échappe, qui a été perdu et éclaté en événements terribles – le scénario qui sous-tend la pièce est le conflit israélo-palestinien –, temps dont nous n’avons plus le souvenir mais dont nous sentons le vide, et en travers duquel ont été érigées des barrières scindant géographies physique, sociale et psychique.

[version intégrale de l’article publié sur Quaderni del Teatro di Roma n°7 – Estate 2012]





AU 104, LA JEUNESSE EST AU RENDEZ-VOUS
Par Armelle Héliot le 25 octobre 2011

Il se passe toujours quelque chose au 104 ! Ces jours-ci, de jeunes artistes présentent leurs spectacles dans les ateliers. Du théâtre nourri de références, mais vif et spirituel. A découvrir à l'occasion sous le titre Embrassezles tous.

Disons-le, il faut faire un effort pour bien retenir les noms : auteur Barbara Métais-Chastanier, metteur en scène, Keti Irubetagoyena. Des filles de talent issues de l'ENS Lyon, Normale Sup' décentralisée. L'auteur y a animé un atelier d'écriture de 2008 à 2010. Le metteur en scène y a été élève à partir de 2004, section théâtre. Parce que oui, on peut faire Normale Sup théâtre ! Si on avait su...

On connaît la compagnie théâtrale qui palpite au sein de l'école. On en a applaudi quelques promotions dans les festivals des jeunes compagnies, du côté des amateurs.

Ici, il faut bien dire que c'est la comédienne, Julie Moulier, qui a conduit nos pas. Elle joue avec Quentin Faure qui a été formé à Montpellier au Conservatoire que dirige jusqu'à aujourd'hui Ariel Garcia-Valdès, puis au Conservatoire. Autant d'occasions de l'avoir déjà repéré.

Julie, on la verra en janvier dans un des spectacles très attendus : Les Liaisons dangereuses montées à l'Atelier par John Malkovich, elle y sera la Merteuil, la Marquise de Merteuil ! On la suit depuis longtemps. Elle est passée par le Conservatoire, a été l'élèvre remarquable, de Nada Strancar. Et d'autres.

Pour l'heure elle porte un survêtement style treillis (costumes Marie Le Leydour). Elle est à la fois L'Homme qui aimait les murs, armé d'une mitraillette, peut-être en bois, mais tout de même. Et la mère qui attend un nouvel enfant. Elle a un fils, dit "le jeune homme", mais Quentin joue aussi Nina...et c'est bien autre chose ! La pièce, "le texte" dit l'auteur, s'intitule Embrassez-les tous.

Le personnage principal est un mur. Figuré par un canapé à carreaux (fallait le trouver !) qui est aussi un canapé devant la télé. L'autre partition importante est tenue "off" par Jean-Damien Barbin qui met toute sa science du jeu et toute sa malice, son grand talent, au service d'une narration cocasse et déjantée. Avec un sérieux et une distance caustique qui donnent le ton de la représentation.

Ils ont de la chance, ces jeunes ! Mais quels dons, aussi ! L'auteur est du côté de la référence et presque du pastiche. C'est du Bond hors de ses rails, tendance douce. C'est du chimérique : d'ailleurs il y a là deux histoires et quelques trouvailles. Le poulet zappeur est pas mal. Le poulet luminaire du plus bon goût. L'usine à poulet et la neurobiologie, les neurones qui ne cessent de repousser, la mémoire, c'est où ? Yen a des choses, dans la pièce de l'intello qu'est Barbara Métais-Chastanier ! Heureusement que Keti Irubetagoyena a beaucoup d'humour et qu'elle mène la représentation sur un rythme très rapide  !

Quentin Faure, le brun ténébreux qui joue les innocents avec intelligence et possède une présence, une densité très intéressante sur un plateau, Julie Moulier, tout en nuances et subtilités, par-delà les exagérations exigées par ce "drame", nous enchantent. On rit, mais oui, c'est drôle. C'est affreusement drôle !


N'oublions pas, travail original, celui du créateur son, Erwan Courtel et aux lumières, Matthieu Lefrançois.

Qui reprendra ce moment de jeunesse débridée ?


Centquatre, dans le cadre des Résidences de création.





ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR
Alfred de Musset |
avec les comédiens du Vilain Petit Théâtre | 2009-2010




Semaine du 21 au 27 juillet 2010 - Festival d'Avignon
LA VIERGE ET LE LIBERTIN, UNE HISTOIRE... D'HUMOUR
(4 étoiles)

On ne badine pas avec l’amour est l’un des plus grands textes de la période romantique. Lorsqu’il l’écrit, Alfred de Musset n’a que 24 ans et souffre de ses amours tumultueuses avec George Sand. Et pourtant, la Cie Le Vilain Petit Théâtre a réussi un tour de magie exceptionnel : allier le drame à la comédie. Et des rires, il y en a, le public ne s’en prive pas. Tout le génie de la compagnie réside dans une mise en scène en scène contemporaine, farfelue et délurée. Ainsi, ne vous étonnez pas si vous voyez un cheval danser sur le tube de France Gall, Elle, Elle l’a, tout est sous contrôle ! L’humour ne gâche en rien l’éternelle histoire d’amour et de trahison entre Camille, une jeune femme qui ne veut détourner son regard de Jésus-Christ et Perdican, son cousin, un libertin de 22 ans. Saluons l’excellente performance des comédiens qui nous emmènent dans l’univers d’un classique, totalement fou mais agréable à (re)découvrir.





Par Pierre Galaud 
– 24 juillet 2010
 
Les plus beaux textes sont toujours les plus porteurs d’émotions. Ceux de Musset nous enchantent depuis toujours. Joués et rejoués ils gardent à jamais le même charme même s’ils diffèrent chaque fois, tant les metteurs en scène qui se succèdent savent y mettre leur patte et en tirer la quintessence.
C’est le cas aujourd’hui de Keti Irubetagoyena qui nous propose un « On ne badine pas » superbement adapté, vif et jeune dans sa conception comme dans on jeu, persuasif, expressif mêlant à souhait le rire à la tragédie. Dès le début du spectacle on oublie qu’il s’agit d’un drame. Le Baron (interprété par une femme), Dame Pluche (campée par un homme), Maître Bridaine et Maître Blazius tiennent plus de la farce que de la comédie. Comme des Augustes venus soutenir les propos des clowns blancs, ils mettent en exergue l’intention de l’auteur. Au centre de tout cela, cependant, les relations amoureuses de nos trois condisciples, Perdican, Camille et Rosette se risquent dans un jeu beaucoup plus classique. Ce contraste, qu’on suppose voulu, permet de donner encore plus de poids au drame qui s’approche inexorablement. La mort au centre du rire vient de tomber brutalement comme un couperet ! Le badinage est fini, la tragédie atteint son paroxysme, le texte de Musset a pu jouer avec brio son propre rôle, l’émotion est au rendez-vous. Sept comédiens jeunes et pleins d’allant, aux talents multiples, y compris ceux de bruiteurs, ne quittent la scène à aucun moment. Une pièce rondement menée où les didascalies sont évoquées sous forme de reportage radiophonique. On s’enflamme avec Perdican, on s’attriste avec Camille… on aime Rosette. A voir, vraiment, c’est impitoyable mais pas iconoclaste, hors du commun mais pas hors de propos !


 




Par Louise Beauchêne
– 19 juillet 2010
Le drame amoureux d’Alfred de Musset est revisité avec fraîcheur et modernité par le Cie du Vilain Petit Théâtre.
Une mise en scène dépouillée et une speakerine à microphone installent d’emblée une distance entre le spectateur et les personnages. Les acteurs restent en permanence sur scène, ils se changent et imitent devant nous les bruits de la basse-cour. En associant avec imagination une panoplie simple d’objets, ils créent de nouveaux décors. Progressivement, la distanciation s’amenuise, laissant place à toute la virulence de la passion amoureuse. De la comédie, on passe à la tragédie. Le ton devient de plus en plus agressif, les jeux de Camille et Perdican toujours plus cruels. L’amour adolescent que l’on croyait léger s’est empli de gravité.
Une adaptation fidèle au message artistique de l’auteur romantique que l’on prend grand plaisir à redécouvrir.






Les Nouveaux chemins de la connaissance
Adèle Van Reeth
– 26 avril 2010

Puisqu'on parle de théâtre, c'est l'occasion de vous parler d'une autre mise en scène excellente, dans un registre bien différent, puisqu'il s'agit d'un spectacle joué par le Vilain Petit Théâtre que l'on peut aller voir ces jours-ci au Bouffon Théâtre à Paris, interpréter la pièce d'Alfred de Musset On ne badine pas avec l'amour, de manière délirante et jouissive. Le parti pris de la metteur en scène de cette troupe, Keti Irubetagoyena, est de valoriser non seulement la technique et les décors, mais aussi la présence corporelle et vocale des acteurs. Ce parti pris est porté par des comédiens excellents qui restent justes dans tous les registres. Et le résultat c'est qu'en tant que spectateur on oublie l'espace exigu du Bouffon Théâtre pour s'immerger dans cette pièce, encore considérée à tort comme mièvre et sentimentale. C'est donc une très bonne mise en scène qui nous donne à voir que le cœur de cette pièce n'est pas tant l'amour en tant que tel mais l'attachement au monde de l'enfance et des rêves, et surtout la violence de l'orgueil. Je vous recommande donc d'aller voir ce spectacle qui jongle avec tous les codes et les différentes époques.


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